81 ans de la reddition de la poche de Saint-Nazaire
« 81 ans ont passé depuis le 11 mai 1945. Et un an depuis la commémoration de 2025 sur laquelle je souhaiterais revenir. Pour remercier de nouveau la commune et toutes les parties impliquées dans l’organisation de ces jours vivants et vibrants, avec un engagement remarquable qui a valu l’attribution du label « Mission Libération » et surtout rencontré un grand succès populaire.
Chaque année, vous devrez, nous devrons entretenir la mémoire, évoquer le passé en nous tournant vers l’avenir, associer toutes les générations à ce qui est bien plus qu’une cérémonie.
Je voudrais dans mon discours évoquer deux figures, une locale et une nationale. Et finir par un message de responsabilité et d’espoir.
Cette année, fin juin à Saffré, nous mettrons à l’honneur un homme, l’Abbé Ploquin, qui, avant de devenir l’aumônier du Maquis, comme tout le monde le sait ici, était le vicaire de Bouvron. Il avait dès la fin de 1943 rejoint les rangs de la Résistance et regroupé des jeunes hommes qui faisaient l’objet de réquisitions pour partir travailler en Allemagne dans le cadre du S.T.O.
Ces jeunes recrues avaient prêté le serment de participer à la libération du pays,
une fois que le débarquement de nos alliés aurait réussi.
En attendant, ils se préparaient.
Grâce à des réunions discrètes chaque semaine, au patronage, dans le vestiaire de l’A.S. bouvronnaise, sur le terrain de sports, dans le garage du corbillard. Ils s’entraînaient au combat – sans armes à ce stade – s’initiaient à la topographie et au camouflage, avaient même pu réaliser un exercice de nuit.
Et le débarquement eut lieu.
Le groupe de Bouvron rejoignit le maquis qui se constituait dans la forêt de Saffré le 17 juin. L’armée allemande et les collaborateurs français l’attaquèrent et l’écrasèrent peu après, le 28 juin. 13 maquisards furent tués dans les combats, des dizaines de prisonniers furent emmenés à Nantes, puis jugés le lendemain par un tribunal militaire. L’abbé Ploquin en faisait partie et fut aussi condamné à mort. 27 de ses compagnons d’infortune furent fusillés à la Bouvardière mais lui échappa à cette exécution pour être déporté en Allemagne. Nous le retrouverons plus tard.
Quelques jours après, le 25 août 1944, Paris est libéré par la division blindée du général Leclerc, par la police parisienne et les forces de l’intérieur. Le général de Gaulle fait son entrée dans la ville à 16 heures et va prononcer un discours depuis l’hôtel de ville de Paris, vous savez le fameux : « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris… libéré ! »
Il y prononcera aussi ces mots : « L’ennemi chancelle mais il n’est pas encore battu. Il reste sur notre sol ». Et il avait raison, car 30 000 soldats allemands avaient déjà reflué vers Saint-Nazaire.
Il appelait aussi à continuer à se battre « jusqu’au dernier jour, jusqu’au jour de la victoire totale et complète ».
Cette victoire, nous l’avons commémorée vendredi, le 8 mai, mais elle ne fut pas « totale et complète » avant la matinée du 11 mai où les allemands rendront enfin les armes à l’hippodrome du Grand Clos à Bouvron.
Juste trois petits jours après la fin de la seconde guerre mondiale en Europe, mais très longtemps après la libération de l’ouest (celle de Nantes intervient dès le 12 août 44).
Car en août 44, les soldats allemands s’étaient repliés sur la forteresse de Saint-Nazaire, et le piège s’était refermé sur les « empochés » ou les « pochards » : ces 120 à 130000 civils vivant entre la Vilaine et la Loire, jusqu’à l’océan, qui après 4 ans d’occupation vont rester coupés du reste de la France durant neuf mois supplémentaires.
Neuf mois où ils et elles subiront les lois de Vichy qui continuent à s’appliquer sur le périmètre de la poche, seront contraints par une ligne de démarcation bien présente, face à des allemands nerveux car aux prises avec les résistants, maquisards et les forces américaines.
Des évacuations avaient bien été organisées dès le mois d’août 44, à pied puis en train mais tout le monde n’avait pu ou voulu tout abandonner pour échapper à l’enfermement. L’enfermement et son corolaire de peurs, de pénuries alimentaires, de manque de tout (essence, charbon ou électricité), de bombardements.
9 mois…, et après le 11 mai, il faudra encore quelques semaines avant de retrouver une totale liberté de mouvement car l’état de siège ne sera pas levé pour les habitants avant le 9 juin.
Le 20 mai 1951, devant ce monument de la Reddition, le Général de Gaulle était venu rappeler que c’était ici, le 11 mai 1945, que s’était terminée la deuxième guerre mondiale en Europe.
L’abbé Ploquin n’était pas à Bouvron le 11 mai. Il avait pourtant été libéré de sa prison de Brandenburg-Görden par l’armée soviétique le 27 avril, mais son retour prit beaucoup de temps et il ne reviendra chez lui que 12 jours après la reddition. Par contre il était bien présent 6 ans plus tard pour la commémoration et célébra même la messe à laquelle assista le couple de Gaulle.
Il écrivait, après la guerre : « Je n’ai pas cherché à être un héros. J’ai seulement essayé de rester un homme dans un monde qui oubliait ce que cela voulait dire ».
Il a aussi dit : « Il est des moments où se taire devient une faute. »
Ce sont ses propos que j’ai envie de prolonger tant ils me semblent dignes, forts et contemporains.
Rester un homme, est-ce que notre société oublie aussi aujourd’hui ce que cela signifie ?
Rester un homme, est-ce que cela veut dire : ne jamais renoncer, s’engager, résister si besoin ?
Est-ce que cela implique de défendre nos valeurs républicaines et d’avoir le courage de ne pas hurler avec les loups ?
La haine de l’autre et la désignation de bouc-émissaires, les appels à rétablir l’ordre servent peut-être à gagner des élections, pas à réparer la société.
N’oublions pas notre histoire, sa grandeur et ses zones d’ombre, ses héros et les trahisons.
Quel est le sens de ce devoir de mémoire si souvent invoqué si nous fermons les yeux sur la bascule des démocraties libérales, sur la résurgence du fascisme ?
Pas besoin d’être des héros pour être des hommes et des femmes qui refusent de se taire.
Il suffit de s’inspirer de la lutte de l’Abbé Ploquin contre l’envahisseur et ceux qui collaboraient avec lui – de s’inspirer du courage des jeunes de nos communes pendant la guerre : les gars revenus sains et saufs à Bouvron après l’attaque du maquis rejoindront en effet les bataillons F.F.I sur le front de la poche de Saint-Nazaire.
Sans oublier d’honorer la mémoire de ceux qui qui sont tombés pour que nous vivions libres.
Ne nous taisons jamais face à l’injustice et à l’arbitraire, face à la violence et la guerre.
Ne baissons jamais les yeux face aux ennemis de la démocratie et de nos libertés. »