Lettre ouverte : Amazon arrive dans notre zone…
Généralement, l’annonce de la création d’un millier d’emplois ne peut que réjouir le territoire qui les accueillera. Mon enthousiasme est cependant douché par le modèle de développement, l’identité du porteur de projet et l’opacité de la démarche.
Car après des mois de faux suspens, la nouvelle est enfin tombée : ce sera bien Amazon qui implantera une base logistique XXL sur la zone d’activité des estuaires à Derval. Faux suspens, parce que la rumeur enflait et presque tout le monde savait que le géant américain visait de nouveau la Loire-Atlantique. Mais la population concernée n’avait jamais réussi à obtenir la confirmation de la part de ses responsables politiques. Au sujet d’une installation pourtant négociée depuis 18 mois. Alors que le vice-président de la Communauté de Communes Châteaubriant-Derval chargé des affaires économiques (également Maire de Derval affirmait en 2020 : « C’est une nécessité absolue de préserver la démocratie locale dans un environnement qui s’est complexifié ». Le sujet était-il trop complexe ou trop sensible pour être mis sur la place publique ?
Amazon, avant d’arriver à Derval, est déjà dans toutes nos boîtes aux lettres ou presque. Ce qui signifie que ce mode de consommation est ancré dans notre quotidien, pour cette enseigne comme pour tant d’autres. Vous pouvez même vous faire livrer le dimanche, c’est formidable – sauf pour les livreurs…Mais justement, est-ce l’économie que nous désirons et les emplois que nous souhaitons pour nos enfants ? Pour que le confort des uns soit le calvaire des autres ?
Les mêmes qui se vantent de créer des emplois l’an prochain ont annoncé 16000 suppressions de postes au début de l’année pour préférer l’IA, plus rentable, aux humains, moins malléables : Amazon est farouchement opposé aux actions collectives et a fortiori syndicales de ses salariés. C’est largement documenté, assumé, et correspond à la première injonction de leur slogan : « Work hard ». Car il n’est pas question de s’épanouir ou d’évoluer au travail mais d’être productif et obéissant. Et le jour où le site ou les employés ne seront plus rentables (business is business !), Amazon s’en ira vers des horizons plus profitables, puisqu’ils ne seront que locataires de leur entrepôt, propriété de la société Pitch Immo.
L’enjeu de notre territoire, ce n’est pas l’emploi à tout prix, vu le taux de chômage particulièrement bas, mais la qualité des postes proposés, l’adéquation entre la qualification des jeunes et l’offre du marché local du travail, sans oublier l’accueil des salariés. Outre les questions d’éthique, reste à savoir comment et où loger les travailleurs qui aspirent à vivre au plus près de leur lieu de travail, surtout à l’heure du litre de carburant à 2€… Dans un contexte d’augmentation continue du prix du m2, combien de logements accessibles prévus sur le périmètre de la communauté de communes Châteaubriant-Derval ? A moins que les futurs candidats (et candidates) aux offres d’emploi d’Amazon ne soient déjà là, et quittent d’autres postes moins bien rémunérés ou plus précaires du territoire, au risque de déséquilibrer le tissu local de l’emploi ? Qui remplacera alors celles et ceux qui exercent des métiers qui peinent déjà à recruter (aide à domicile et à la personne, agro-alimentaire, scolaire et périscolaire…) ?
Le développement économique peut être un facteur d’attractivité d’un territoire, à condition que la qualité de vie ne soit pas remise en cause par des « externalités négatives », c’est-à-dire les nuisances associées à des projets d’ampleur. Car si la vocation économique des terrains des zones d’activité n’est pas à remettre en cause, l’impact environnemental de la future base logistique a-t-il été mesuré ? Plus globalement, au-delà de l’opportunité immédiate, voulons-nous accompagner la domination des GAFAM, (les nouveaux “maîtres du monde”), voulons-nous favoriser les profits des rois de l’évasion fiscale, encourager la surconsommation, tolérer l’importation de biens fabriqués à l’autre bout du monde, proposer des emplois épuisants et dénués de perspectives d’évolution ? Et la liste des questions n’est pas exhaustive. Nous ne savons pas si ce projet va « marquer l’histoire » (autre ambition amazonienne), mais nous nous interrogeons sur le prix à payer de cette promesse de 1000 emplois.
Ce nouveau site s’inscrit dans la stratégie Choose France, la grande affaire du président Macron. Prétexte pour construire des data centers dévastateurs, des plateformes logistiques géantes, pour relancer l’exploitation minière, intensifier l’agriculture, détruire les protections environnementales et sanitaires sans se soucier de l’avenir commun et des territoires.
Nous ne sommes pas obligé·e·s d’accepter cette folle course en avant à la recherche du profit, pas plus que nous ne sommes tenu·e·s de nous enthousiasmer de l’arrivée d’Amazon dans la circonscription.